Potosi – Germinal des temps modernes

Mine "La Negra"

Mine "La Negra"

Sur la route de Sucre avec cela dit un arrêt en chemin pour visiter Potosi, plus haute ville du monde à 4,000m+ d’altitude. Célèbre pour ses mines d’argent, elle fut la ville la plus riche de tout le continent au 17e siècle et une des importantes sources de revenus pour l’Espagne. A l’époque sa population dépassait celle de Londres ou Paris pourtant déjà principaux centres névralgiques d’Europe. Avec le temps la mine s’est peu à peu tarit, abandonnant la ville à sa splendeur passée. Aujourd’hui Potosi reste une ville de taille moyenne et conserve nombre de témoignages de sa grandeur d’autrefois. Les mines quant à elles restent en exploitation pour ses minéraux, cette fois-ci gérées non pas des sociétés privées mais par un système de coopératives détenues directement par les mineurs. Il n’y donc plus d’intermédiaires et les mineurs récoltent le fruit de leur travail dans leur intégralité. Est-ce le meilleur système, difficile à dire en si peu de temps – mais le tout a l’air de fonctionner.

La montagne abritant la mine

La montagne abritant la mine

L’histoire de la mine n’est pas brillante. L’exploitation a commencé au 16e siècle alors que les espagnols découvrent les réserves d’argent de la montagne et lancent son exploitation massive. Bien entendu le travail d’extraction (complètement manuel) sera l’exclusivité des indigènes locaux et esclaves noirs venus d’Afrique, bien que ces derniers ne soient pas taillés pour la rudesse des conditions de travail (surtout dut à l’altitude et les problèmes de respiration). Inutile de préciser que des millions de personnes y laisseront leur vie au fil des siècles, alors que les colons s’enrichiront à outrance. Juste une injustice de plus… Bref l’histoire de la mine est profondément entachée du sang de ses victimes, en même temps qu’elle a fasciné les hommes des siècles durant.

"Tio"

"Tio"

Alors qu’à l’époque la religion imposée (et respectée par les locaux) était le christianisme, les mineurs avaient leur propre dieu – Tio (un dieu unique, chose rare pour les indigènes qui à l’origine avaient nombre de dieux tels la terre, le soleil, etc.). Autrement dit le diable. Ils ne vénéraient ce dieu qu’une fois entrés dans la mine. Dès la sortie, ils revenaient aux croyances « publiques ». Cela est toujours vrai, et une journée à la mine commence par un passage à la statue de Tio et par une série d’offrande destinées à le calmer et assurer la sécurité des mineurs. Il est donc aspergé d’alcool à 95%, on lui colle quelques feuilles de coca, et on lui glisse dans le bec une cigarette allumée. A se demander s’ils n’essaient pas de l’achever… Cette tradition prévaut toujours aujourd’hui et notre guide, ancien mineur, n’y coupera pas.

La fine équipe

La fine équipe

Que donne la mine d’aujourd’hui? A peu de choses près, rien ne semble avoir changé. Nous attaquons la visite en enfilant la panoplie du petit mineur, à savoir bottes, veste et pantalon, sans oublier la lampe frontale. Arrêt au magasin de la mine pour acheter des cadeaux que nous remettrons aux mineurs selon la tradition. Au programme, bâton de dynamite (en vente libre à 3$ – imbattable!), alcool potable (précision importante) à 95% (j’ai essayé, tort boyaux assuré – le calvados peut aller se rhabiller), feuilles de coca et déclencheur chimique (qui libère les propriétés de la coca : coupe-faim, aide pour l’altitude, stimulant, etc.). Le tout complété d’une bonne bouteille de soda de 2 litres et nous voici parés à attaquer notre visite. J’enlève dors et déjà la notion « touristique », cette dernière impliquant un certain nombre de mesures de sécurité et protections pour s’assurer que le touriste en ressorte en un morceau de manière systématique. Dans notre cas, nous allons simplement marcher dans la mine en activité, croisant ainsi mineurs et chariots et nous faufilant dans les tunnels qu’ils utilisent couramment avec en bruits de fond quelques explosions de dynamite pour faire bonne mesure. Autant dire donc qu’il ne s’agit pas vraiment d’une petite promenade de santé avec quelques panneaux explicatifs – on est directement dans la réalité de la mine et de ses occupants.

Toute une aventure

Toute une aventure

Notre mine s’appelle La Negra (la noire), en exploitation depuis 1988 pour son argent et zinc. Après avoir laissé passer quelques mineurs sortant leurs chariots, nous faisons notre entrée. Nous nous enfonçons donc dans un étroit passage creusé à même la montagne haut d’un mètre 60-70, le sol est un mélange de gravats et d’eau, et nous caressons de la tête un tuyaux d’air comprimé coupé par endroits pour laisser s’échapper un peu d’air à intervalles réguliers. Pas de lumière, simplement la lueur de nos frontales qui dessinent un halo lumineux le long des murs. À mesure que nous progressons l’air se fait plus dense et la respiration ralentit. Petit arrêt à la statue de Tio pour procéder aux dites offrandes et glaner quelques explications, et surtout s’habituer au manque d’air qui combiné aux 4,000m d’altitude nous laisse le souffle court. Nous continuons à nous enfoncer dans la montagne et arrivons à un passage – il est temps d’entamer notre descente dans ses entrailles. Quelques planches de bois et rondins pour guise de passage, une échelle et nous voilà en train de descendre dans les profondeurs sombres de la mine. Le tout est glissant à souhait du fait de l’humidité constante, la poussière empêche nos lampes de voir à plus de 1 mètre, et plusieurs mètres de vide en dessous de nous assurent un silence de concentration et d’appréhension dans le groupe. Certains passages sont réellement dangereux, nous passons à un moment donné au dessus d’un trou de 4 mètres sur une planche inclinée de 20 cm de large glissante comme du savon. Je ne suis pas sensible, mais j’avoue m’être posé de sérieuses questions à certains moments. A d’autres endroits nous nous faufilons dans des fentes de guère plus de 50cm de large, autrement dit mieux vaut ne pas être claustrophobe. Le tout dans un bain de poussière et un manque d’air constant.

Pause avec les mineurs

Pause avec les mineurs

Nous passerons 2 heures à aller et venir dans le labyrinthe des passages, pour terminer notre visite avec un groupe de mineurs dans un coin reculé de la mine. Pause de midi – nous leur offrons nos cadeaux et en profitons pour discuter. Ils ont tous leur boule de feuilles de coca dans la bouche (un bon 5-7cm de diamètre) qui leur permet de tenir toute la journée sans manger (pas de toilettes dans les mines). Les traits sont usés par le labeur et les dures conditions, chaque geste et parole est économisé. Et nous faisons la connaissance de la dernière recrue de l’équipe, un garçon de 12 ans… C’est dur, surtout après ce que nous avons vu des conditions de travail et de vie. Nous pauvres âmes peinons à supporter 2 heures dans cet enfer, quand les mineurs attaquent la journée à 4-5h du matin pour ne ressortir que 10-12h plus tard, tous les jours de la semaine. Alors que notre espérance de vie va au-delà de 70 ans, la leur ne dépasse pas les 50 et s’arrête souvent début quarantaine du fait des maladies des poumons dues aux gaz et poussières qu’ils ingèrent quotidiennement. Gagnent-ils vraiment mieux leur vie? Pas évident de la savoir, les versions varient selon les guides. La chance y est tout de même pour beaucoup pour dégotter un filon d’argent qui peut rapporter beaucoup mais n’est en rien garanti.

La lumière du jour!

La lumière du jour!

Nous sortons finalement 2 heures plus tard, content de retrouver l’air libre et la lumière du soleil. Tout le monde est un peu secoué par ce qu’il vient de voir, soulagé tout de même mais morne à l’idée que 6 à 8,000 mineurs vivent cette réalité au quotidien, dans des conditions de travail d’une précarité affligeante. Tout y est manuel, les chariots sont poussés sur des morceaux de bois faisant office de rails, pas de lumière, un pauvre tuyau qui crache de l’air comprimé, des passages et descentes balisés par des planches de bois enfilées tant bien que mal. Et aucune protection contre la poussière ambiante, qui aura raison de la vie de chacun de ces mineurs mis à part quelques exceptions comme notre guide qui après 7 ans a réussit à en sortir. Il nous parle d’ailleurs des conditions et de l’espérance de vie des mineurs avec beaucoup d’émotion dans la voix, comme d’un destin truqué à l’avance.

Miniers de la "Negra"

Miniers de la "Negra"

Pour conclure cette visite forte en émotion, nous avons droit à une explosion de dynamite en règle dans la carrière avoisinante (à l’air libre heureusement). Ca claque fort. Et nous voila repartit dans notre petite vie confortable, nous oublions peu à peu ce que nous venons de voir pour nous projeter dans ce qui nous attend, un dîner en bonne compagnie, une soirée tranquille en ville, une autre destination. Malgré tout ce que nous avons put vivre et ressentir lors de cette visite, il semble que notre carapace soit impossible à percer au-delà de quelques millimètres, notre insensibilité s’assure que notre petite réalité n’est pas perturbée plus de quelques instants. Moi le premier.

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